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LOW←TECH MAGAZINE

La malédiction de la bureautique moderne

La société de l’information promet de dématérialiser la société et de l’adapter au développement durable, mais la bureautique moderne et le travail intellectuel sont aujourd’hui des activités qui consomment énormément d’énergie, ainsi que d’autres ressources, à un rythme effréné.

Traduit par: Brendan Huon

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La société de l’information promet de dématérialiser la société et de l’adapter au développement durable, mais la bureautique moderne et le travail intellectuel sont aujourd’hui des activités qui consomment énormément d’énergie, ainsi que d’autres ressources, à un rythme effréné. Image : Horizon fantaisiste. Skyscrapercity.

Bienvenue au bureau

De nos jours, il est plutôt facile de définir un « employé de bureau » : il s’agit d’une personne qui reste assise devant un écran d’ordinateur pendant la majeure partie de la journée, généralement dans un espace où d’autres personnes font de même, mais parfois seule dans un « bureau à domicile » ou avec quelques autres personnes dans un « bureau partagé ». Par le passé, de nombreux employés de bureau étaient embauchés non pas pour leurs connaissances ou leur intelligence, mais pour la simple capacité objective de leur cerveau à stocker et à traiter des informations. À l’époque, les « calculateurs » étaient des employés de bureau qui effectuaient des calculs sans fin à l’aide de calculatrices mécaniques. Cette catégorie d’employés de bureau est aujourd’hui nettement moins importante, car les ordinateurs ont supplanté la plupart de leurs emplois. La majeure partie des employés de bureau, qualifiés de « travailleurs intellectuels », sont désormais payés pour leur créativité et leur capacité de réflexion.

Il y a de fortes chances que vous soyez l’un d’entre eux. Dans les pays industrialisés, environ 70 % des personnes ayant un emploi occupent un travail de bureau. La part des employés de bureau dans la population active n’a cessé d’augmenter tout au long du XXe siècle. En 1900 aux États-Unis, le secteur de l’information représentait 13 % des travailleurs, puis 40 % en 1950 et plus de 60 % en 2000.12 L’augmentation spectaculaire et jusqu’à présent inéluctable du nombre d’employés de bureau aurait conduit à ce que l’on appelle la société de l’information, une idée popularisée par Fritz Machlup dans son livre paru en 1962 The Production of Knowledge in the United States, et reprise depuis par beaucoup d’autres. 3

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Centre-ville de Chicago. Modifié à partir de l’image par Charles Voogd, Wikimedia Commons.

Notez qu’il n’y a pas de consensus sur la notion de société de l’information, bien que la définition la plus répandue soit celle d’une société dans laquelle plus de la moitié de la main-d’œuvre exerce des fonctions liées à l’information et où plus de la moitié du PNB est généré par des biens et des services en rapport avec l’information. Certains affirment que la société de l’information se caractérise par l’utilisation de matériel informatique moderne, ce qui n’explique toutefois pas la croissance du travail de bureau au cours de la première moitié du XXe siècle. D’autres soutiennent que la transition d’une économie basée sur les biens matériels à une économie basée sur la connaissance est en cours. Ils affirment que cette transition d’une « société industrielle » vers une « société de l’information » se traduirait par une économie moins axée sur les ressources. 34

En effet, contrairement aux employés des secteurs manufacturier, tertiaire ou agricole, les employés de bureau ne produisent pratiquement rien hormis des documents papier, des fichiers électroniques et beaucoup de bavardages lors des réunions formelles et informelles. L’augmentation du travail de bureau n’a cependant pas réduit l’utilisation des ressources, bien au contraire. D’une part, les partisans d’une société de l’information durable ignorent le fait que la plupart de nos industries manufacturières (et de nos déchets) ont été déplacées vers des pays où la main-d’œuvre coûte moins cher. Nous produisons et consommons beaucoup plus de biens matériels qu’auparavant, mais la consommation d’énergie qui résulte de ces activités a disparu des statistiques énergétiques nationales. D’autre part, le travail de bureau moderne engendre une consommation d’énergie et de ressource considérable et en constante augmentation.

L’empreinte énergétique du travail de bureau

On peut décomposer la consommation énergétique occasionnée par le travail de bureau ainsi : la consommation d’énergie du bâtiment (équipement de bureau, chauffage, climatisation et éclairage), l’énergie nécessaire aux déplacements domicile-travail et l’énergie utilisée par les réseaux de communication propres au travail de bureau. Ajoutons à cela les personnes qui travaillent en dehors du bureau et qui branchent leurs ordinateurs portables dans des lieux qui sont également éclairés, chauffés ou climatisés. D’après mes recherches, personne n’a essayé de calculer l’empreinte énergétique du travail de bureau en tenant compte de tous ces éléments. Nous connaissons plus ou moins la quantité d’énergie consommée lors des déplacements domicile-travail et des télécommunications, mais nous ignorons quelle part de cette énergie est consacrée au travail de bureau.

La plupart des informations disponibles concernent la consommation d’énergie des immeubles de bureaux, symbole de l’économie mondiale du savoir. Pourtant, même ces informations sont limitées, car la majeure partie des statistiques nationales ne font pas de distinction entre les différents types de bâtiments commerciaux. La principale exception est l’enquête sur la consommation d’énergie des bâtiments commerciaux aux États-Unis (CBECS), menée depuis 1979 et qui constitue l’ensemble de données le plus complet de ce type au monde. Cette enquête fait également la distinction entre les bureaux administratifs ou professionnels (bureaux de vente de biens immobiliers, bâtiments administratifs des universités), les bureaux gouvernementaux (agences d’État, mairies), les établissements financiers et les centres administratifs des services de santé. 5

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Centre de commerce international de Moscou. Wikimedia Commons.

L’immeuble de bureaux moderne à l’américaine, au design copié dans le monde entier, est un affront au développement durable. Les immeubles de bureaux américains consomment deux fois plus d’énergie par mètre carré que les bâtiments résidentiels américains (qui ne sont pas non plus des exemples en matière d’efficacité énergétique). 567910

En 2003, la dernière année où une analyse détaillée des immeubles de bureaux a été réalisée (publiée en 2010), il y avait 824 000 immeubles de bureaux aux États-Unis, qui consommaient 300 billions de BTU de chaleur et 719 billions de BTU d’électricité. 8 La consommation d’électricité à elle seule correspond à 210 TWh, soit un quart de l’électricité totale produite par les centrales nucléaires des États-Unis en 2015 (797 TWh pour 99 réacteurs). En d’autres termes, les États-Unis ont besoin de 25 réacteurs nucléaires pour alimenter leurs immeubles de bureaux. 1112 De 2003 à 2012, le nombre de ces immeubles a augmenté de plus de 20 % aux États-Unis. 5

Comment en est-on arrivé là ?

L’immeuble de bureaux américain, qui est apparu en même temps que la révolution industrielle, était au départ assez efficace sur le plan énergétique. Des années 1880 à 1930, la lumière du soleil était la principale source d’éclairage sur le lieu de travail et était un facteur essentiel pour déterminer les dimensions et la disposition des immeubles de bureaux standard aux États-Unis. Selon le Skyscraper Museum basé à New York :

« Pour qu’il soit rentable, un bâtiment devait donc avoir de grandes fenêtres et de hauts plafonds afin que la lumière du jour pénètre aussi loin que possible à l’intérieur. La distance entre les fenêtres extérieures et le mur du couloir ne dépassait jamais 8,5 m, ce qui correspond à la profondeur à laquelle la lumière du jour pénètre. Les plafonds mesuraient au moins 3 à 3,65 m de haut et les fenêtres étaient aussi grandes que possible tout en restant faciles à ouvrir, elles faisaient généralement 1,2 à 1,5 m de large et 1,8 à 2,4 m de haut. Si le bureau était compartimenté, les cloisons étaient en verre translucide afin de laisser passer la lumière. » 13

De nombreux immeubles de bureaux avaient des fenêtres en forme de « H », de « T » ou de « L » pour favoriser un éclairage et une ventilation naturels ainsi qu’un refroidissement passif. Tout a changé après l’apparition des ampoules fluorescentes et de la climatisation. Produit à un prix abordable à la fin des années 1930, l’éclairage fluorescent offrait une lumière puissante sans pour autant générer trop de chaleur ni entraîner de frais excessifs. Les premiers immeubles de bureaux américains entièrement climatisés sont apparus vers les années 1930. L’éclairage artificiel et l’air conditionné ont rendu possible la construction de bureaux beaucoup plus profonds que l’ancienne norme de 8,5 m. Les bâtiments à hauts plafonds qui exploitaient au mieux la lumière naturelle ont été délaissés, et les immeubles de bureaux reconçus sous forme de cubes massifs, maximisant ainsi la surface au sol et réduisant les coûts de construction. 1314

La climatisation a également favorisé l’émergence des façades vitrées, principale caractéristique de l’immeuble de bureaux moderne. À partir des années 1950 et sous l’influence de l’architecture moderniste, le verre s’est imposé comme le matériau dominant en Amérique, les premiers exemples de cette tendance étant le Lever House (1952) et le Seagram Building (1958). L’immeuble de bureaux moderniste américain, un cube avec une ossature en acier et des murs-rideaux en verre, est en réalité une gigantesque serre qui serait invivable la majeure partie de l’année si elle n’était pas climatisée. De plus, les façades vitrées n’étant pas très isolantes, l’énergie destinée au chauffage est considérable. Malgré les façades vitrées, presque tous les immeubles de bureaux américains nécessitent un éclairage artificiel tout au long de la journée, car beaucoup d’employés sont trop éloignés d’une fenêtre pour recevoir suffisamment de lumière naturelle.

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Canary Wharf, Londres. Crédit photo : David Iliff, Wikimedia Commons.

À partir des années 1950, l’arrivée des équipements électroniques dans les bureaux a encore accru la consommation d’énergie. Selon l’enquête CBECS, « davantage d’ordinateurs, de serveurs dédiés, d’imprimantes et de photocopieurs ont été utilisés dans les immeubles de bureaux que dans tout autre type de bâtiment commercial ». Selon la dernière analyse, portant sur l’année 2003, les immeubles de bureaux américains utilisaient 27,6 millions d’ordinateurs, 11,6 millions d’imprimantes, 2,1 millions de photocopieurs et 2,5 millions de serveurs dédiés. En plus de l’électricité consommée directement, ces équipements électroniques nécessitent des systèmes de refroidissement, de contrôle de l’humidité et/ou de ventilation supplémentaires qui augmentent également la consommation d’énergie. 58

Dans les immeubles de bureaux construits avant les années 1950, le chauffage constituait la principale consommation d’énergie, mais aujourd’hui, la climatisation, l’éclairage et les équipements électroniques (alimentés grâce à l’électricité) représentent 70 % de l’énergie consommée sur site. Notez que ce ratio n’inclut pas les pertes énergétiques liées à la production et à la distribution de l’électricité. Selon la façon dont l’électricité est produite, la consommation d’énergie à la source peut être jusqu’à trois fois plus élevée que sur site. En se basant sur une production thermique d’électricité (au charbon ou au gaz naturel), un immeuble de bureaux américain moyen consomme jusqu’à deux fois plus d’énergie pour l’électricité que pour le chauffage.

Différences culturelles

Toutefois, la technologie à elle seule n’explique pas l’essor de l’immeuble de bureaux climatisé classique ni sa forte consommation d’énergie à l’heure actuelle. Bien que les ampoules fluorescentes et l’air conditionné aient été rapidement accessibles en Europe, l’immeuble de bureaux cubique aux façades entièrement vitrées resta longtemps un phénomène exclusivement nord-américain. Dans les années 1920, « l’organisation scientifique du travail » initiée par Frederick Taylor a influencé le travail de bureau aux États-Unis. Les études de temps et de mouvements, réalisées dans les usines depuis les années 1880, ont été appliquées au travail de bureau. Des hommes munis de chronomètres ont relevé le temps consacré à chaque tâche par les employés (principalement des femmes) dans le but d’améliorer la productivité.

Les idées de Taylor ont été mises en pratique pour aménager les bureaux selon le concept des grands espaces ouverts avec une disposition ordonnée des bureaux, tous orientés vers le superviseur. Les bureaux privés furent supprimés. À la fin des années 1940, les bureaux américains ressemblaient à des usines de par leur aspect et leurs méthodes. Bien que l’influence du taylorisme se soit étendue jusqu’en Europe, il y a été accueilli avec moins d’enthousiasme qu’aux États-Unis et a rencontré plus de résistance liée à la tradition. Dans les années 1960 à 1970, les Européens ont fortement rejeté l’application des principes tayloristes dans le cadre du travail de bureau, et ont développé leur propre type d’immeuble de bureaux. L’expert britannique Frank Duffy l’appelle le bureau « social-démocrate ». 1516

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Ces immeubles, des « gratte-sol » plutôt que des « gratte-ciel », étaient conçus comme de petites villes, découpées en « maisons » séparées, unies par des « rues » ou des « places » intérieures. Ils comportaient des couloirs avec des pièces spacieuses de chaque côté, toutes éclairées et ventilées naturellement, les employés travaillant à côté d’une fenêtre. L’immeuble de bureaux social-démocrate est axé sur le confort des salariés, car contrairement aux États-Unis, en Europe les employés de bureau ont obtenu le droit de former des comités d’entreprise démocratiquement élus qui pouvaient participer à la prise de décision organisationnelle. Avec son modèle commercial à l’américaine, le Royaume-Uni a adopté l’approche des États-Unis dans les années 1980. 1516

L’une des principales différences entre l’immeuble de bureaux « social-démocrate » et l’immeuble de bureaux « tayloriste » des États-Unis et du Royaume-Uni est la suivante : le premier est habituellement occupé par son propriétaire, tandis que le second est généralement une construction spéculative, construite ou rénovée pour assurer un retour sur investissement puis louée à la pièce ou à l’étage. Le modèle spéculatif gagne du terrain : au cours des deux dernières décennies, les immeubles de bureaux de style américain/britannique ont finalement commencé à s’installer dans toute l’Europe, et au-delà. Environ 50 % des nouveaux immeubles de bureaux en construction en France et en Allemagne, les plus grands marchés européens en dehors du Royaume-Uni, sont désormais des immeubles spéculatifs, soit environ deux fois plus que dans les années 1980. 1518

Cette augmentation est regrettable, car les immeubles de bureaux spéculatifs excluent les alternatives énergétiques à faible consommation et augmentent la consommation d’énergie. Pour maximiser le retour sur investissement, ils sont généralement de forme carrée ou rectangulaire, avec des surfaces profondes et des plafonds bas, et sont construits à la hauteur maximale autorisée par les régimes de planification. Les bâtiments naturellement éclairés et ventilés doivent être construits le plus horizontalement possible et avec des plafonds plus hauts, deux aspects qui entrent en conflit avec la maximisation de l’espace au sol. En outre, ceux qui conçoivent des immeubles de bureaux spéculatifs ne savent pas qui occupera les espaces finis, ce qui entraîne une surproduction de services.

Une étude récente sur la demande énergétique des immeubles de bureaux au Royaume-Uni a montré que 92 % de ces immeubles sont surdimensionnés. Les auteurs de l’étude affirment que « les promoteurs et les agents immobiliers se focalisent sur les besoins des locataires les plus exigeants, et par conséquent sur les conditions requises pour qu’un bureau soit commercialisable auprès de n’importe quel locataire ». Les systèmes d’éclairage de climatisation et de chauffage sont basés sur un taux d’occupation irréaliste, produisant bien plus de lumière, de chaleur et de froid que nécessaire. 1920

La promesse du télétravail

Quand la forte consommation d’énergie associée au travail de bureau est remise en question, on suggère généralement la solution alternative du télétravail. Depuis les années 1980 au moins, le travail à domicile est présenté comme une tendance avec des avantages potentiels sur le plan écologique. Dans l’ouvrage d’Alvin Toffler La troisième vague (1980), il était prédit que dans un avenir proche, la construction de bureaux deviendrait inutile, car les gens pourraient travailler depuis n’importe quel endroit grâce aux ordinateurs. En 1984, lorsque les ordinateurs personnels sont devenus monnaie courante dans les bureaux, Frank Duffy a déclaré que « de nombreux immeubles de bureaux sont subitement en train de devenir obsolètes ». 15

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Ce ne fut manifestement pas le cas : malgré les ordinateurs personnels, il y a aujourd’hui beaucoup plus d’immeubles de bureaux qu’auparavant. Cependant, la vision utopique d’un environnement de travail radicalement différent subsiste encore aujourd’hui. Depuis l’arrivée des téléphones mobiles, des ordinateurs portables et d’Internet dans les années 1990, l’accent est mis sur le travail « à distance » ou « agile », qui comprend le travail à domicile, en déplacement et dans des lieux « tiers » : cafés, bibliothèques ou bureaux partagés. 20 Ces concepts suggèrent que les bureaux deviendront des lieux de rencontre pour les employés « nomades » équipés de téléphones mobiles et d’ordinateurs portables, que l’environnement de travail sera plus diversifié et plus informel, ou que dans un avenir proche, les bureaux ne seront plus nécessaires parce que nous pourrons travailler n’importe où et n’importe quand. 15 Selon un rapport de consultants de 2014 :

« Le terme “bureau” deviendra obsolète dans les années à venir. L’environnement de travail moderne évolue vers un espace de travail partagé avec des conditions de travail flexibles qui sert davantage de lieu de convergence pour les employés en déplacement que de bureau officiel. Dans la plupart des entreprises, la grande majorité des emplois peuvent être menés à bien depuis pratiquement n’importe quel ordinateur ou appareil mobile, et presque de n’importe où. » 21

En s’appuyant sur ses prédictions des années 1980, Frank Duffy écrit dans Work and the City (2008) que :

« Le développement de l’économie de la connaissance et la concrétisation du développement durable seront tous deux rendus possibles par la puissance des technologies de l’information […] le travail de bureau peut être effectué n’importe où […] au sein de l’économie de la connaissance, de plus en plus d’entreprises, grandes et petites, fonctionneront en réseau, et dépendront au moins autant des communications virtuelles que des interactions en face à face. Les entreprises en réseau ne sont pas tenues de fonctionner, se diriger ou se limiter à certains lieux de travail ou à des horaires conventionnels. » 16

L’endroit où nous travaillons a-t-il de l’importance ?

À première vue, l’augmentation du nombre de personnes travaillant en dehors du bureau présente un potentiel évident en matière d’économie d’énergie. Les employés qui travaillent à domicile n’ont pas à se déplacer pour se rendre au bureau, ce qui permet d’économiser de l’énergie. Après tout, les déplacements domicile-travail consomment beaucoup d’énergie depuis la démocratisation de la voiture dans les années 1950. En outre, les employés qui travaillent à domicile ont tendance à utiliser moins d’énergie qu’au bureau pour le chauffage, la climatisation et l’éclairage. En effet, les immeubles de bureaux consomment deux fois plus d’énergie par mètre carré au sol que les maisons. 22

Les avantages écologiques du télétravail peuvent toutefois facilement disparaître ou se transformer en inconvénients. Les personnes qui travaillent à distance utilisent le même matériel de bureau, les mêmes centres de données et la même infrastructure Internet et téléphonique que les employés de bureau. Ces éléments constituent aujourd’hui les principaux moteurs de l’augmentation de la consommation d’énergie des immeubles de bureaux. En réalité, un bureau en réseau augmenterait certainement la consommation d’énergie des services de communication, car les réunions en face à face au bureau seraient remplacées et complétées par des réunions virtuelles et d’autres formes de communication électronique.

Dans Work and the City, Frank Duffy évoque sa participation à une vidéoconférence, exprimant son admiration quant à la qualité de la présentation. Ce qu’il ne semble pas réaliser, c’est que le système de téléprésence Cisco qu’il utilisait nécessite entre 1 et 3 kW de puissance (200 W en veille), ce de chaque côté 25. À cela s’ajoute la consommation d’énergie liée au routage et à la commutation de toutes ces données via l’infrastructure du réseau.

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Francfort, Allemagne. Wikimedia Commons.

Par ailleurs, si le travail est effectué non pas à domicile mais dans des lieux tiers, les employés consommeront peut-être davantage d’énergie lors du transport en se déplaçant entre différents lieux de travail pendant la journée. Ils pourraient par exemple travailler à domicile le matin et se rendre au bureau en voiture l’après-midi, ou bien aller au bureau le matin et rejoindre un espace de travail partagé en fin de journée. De même, si les entreprises raccourcissent la distance entre le bureau et les employés en les invitant à travailler dans des espaces communs plus proches de leur domicile, ils pourraient décider de vivre plus loin de leur nouvel espace de travail tout en conservant le même budget-temps pour leurs déplacements domicile-travail. 20

D’autre part, pour un employé qui travaille à domicile, en déplacement ou dans un lieu tiers, le chauffage, la climatisation et l’éclairage de cet espace de travail alternatif constituent souvent une charge supplémentaire, car le bureau qui lui est réservé est toujours chauffé, climatisé et éclairé. Dans la plupart des cas, les employés qui travaillent à domicile ou à distance consomment aujourd’hui plus d’énergie. 22 Ce problème est reconnu par les partisans du travail à distance, qui soulignent que les immeubles de bureaux doivent être adaptés à la nouvelle réalité du bureau en réseau en réduisant l’espace au sol et en optimisant leur taux d’occupation. Pour ce faire, il est possible de recourir au « bureau flexible », qui consiste à partager un nombre réduit de bureaux entre les employés qui décident de ne pas travailler depuis leur domicile, en espérant que tout le monde ne se présentera pas en même temps.

Noel Cass, qui enquête sur la demande énergétique des bureaux pour l’université de Lancaster au Royaume-Uni, émet des doutes concernant cette approche :

« Le concept du bureau flexible implique la dépersonnalisation du bureau, comme s’il s’agissait d’un café ou d’une bibliothèque, ce qui est plus facile à dire qu’à faire. Les sociétés Internet telles que Google et Yahoo, qui ont été les premières à aménager des bureaux flexibles dans le but d’améliorer la productivité, ont finalement réinstauré les espaces personnels pour chaque employé. Ces entreprises ont non seulement délaissé le concept de “bureau flexible”, mais elles ont également reconnu que la productivité est optimale lorsque les employés sont physiquement présents, déconseillant ainsi le télétravail. »

« Les espaces de bureau ont aujourd’hui tendance à être conçus comme une “destination” dotée d’un nombre croissant de commodités sur le lieu de travail, dans le but d’attirer et de retenir les talents en les encourageant à y passer plus de temps. Citons par exemple les intérieurs de type résidentiel, les salles de sport, les piscines intérieures, les pressings ou les dentistes sur place. Ainsi, qui sait, plutôt que de travailler chez soi, il est possible qu’à l’avenir nous vivions au bureau. Bien entendu, augmenter les commodités au bureau risquerait d’annuler les économies d’énergie rendues possibles par la réduction du nombre de bureaux et leur utilisation partagée. » 20

En résumé, le travail de bureau comprendra toujours des bâtiments, des déplacements, du matériel de bureau et une infrastructure de communication. En se focalisant sur l’emplacement du lieu de travail, à la maison, au bureau ou ailleurs, on dissimule la véritable cause qui affecte l’énergie consommée : la forte consommation d’énergie de toutes ses composantes.

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Lujiazui, Shanghai. Patrick Fisher, Wikimedia Commons.

Si les déplacements domicile-travail se font, ou pouvaient se faire, à pied, à vélo ou en train suburbain plutôt qu’en voiture, l’avantage énergétique du travail à domicile serait nul ou négligeable. Il en va de même si un immeuble de bureaux est conçu de manière à être éclairé et climatisé naturellement comme autrefois. Le travail à domicile ne représenterait alors aucune économie d’énergie en ce qui concerne la climatisation et l’éclairage. Enfin, l’utilisation de matériel de bureau à faible consommation d’énergie et d’une infrastructure Internet à faible consommation d’énergie réduirait la consommation d’énergie, ce quel que soit le lieu de travail. En somme, en matière de consommation d’énergie, l’emplacement du lieu de travail importe peu. Ce qui compte vraiment c’est le mode de fonctionnement de ces lieux et les déplacements occasionnés pour s’y rendre.

De quelle proportion de travail de bureau avons-nous besoin ?

Dans son livre publié en 1986, The Control Revolution, James Beniger affirme qu’il existe une relation étroite entre le volume et la vitesse de conversion énergétique et de traitement des matériaux dans un système industriel. Il insiste aussi sur l’importance de l’organisation bureaucratique et du traitement de l’information, c’est-à-dire du travail de bureau :

« Les progrès dans le traitement de la matière et de l’énergie engendrent un besoin d’innovation complémentaire dans le traitement de l’information et de la communication. Ce qui se traduit par une exigence de gestion et de contrôle de la production accrue. Jusqu’au XIXe siècle, l’extraction des ressources, même dans les économies nationales les plus importantes et développées, était encore relativement lente, bien que les animaux de trait et l’énergie éolienne et hydraulique en amélioraient légèrement la vitesse. »

« Tant que l’énergie utilisée pour gérer la cadence de production des matériaux ne dépassait pas de beaucoup celle de la main-d’œuvre humaine, les travailleurs individuels pouvaient assurer le traitement de l’information nécessaire à la gestion de la production. La révolution industrielle a accéléré l’ensemble du système de traitement des matériaux au sein de notre société, précipitant ainsi une crise dans le domaine de la gestion. »

« Alors que cette crise se propageait dans l’économie matérielle, elle a donné lieu à un flux continu d’innovations dans les technologies de gestion : un développement constant des technologies organisationnelles, de traitement de l’information et de la communication qui accuse un retard de 10 à 20 ans sur l’industrialisation. Dès les années 1930, la crise de gestion était pratiquement résolue. » 1

Bien que Beniger ne mentionne en aucun cas les enjeux du développement durable, il suggère néanmoins une autre stratégie pour amoindrir la consommation d’énergie liée au travail de bureau : réduire la demande. Si le travail de bureau dépend du débit de matériaux et d’énergie du système industriel, alors réduire ce débit diminuera nos besoins en travail de bureau. Un système industriel plus lent, plus économique et plus rudimentaire au niveau technologique diminuerait les besoins en gestion et par extension, en travail de bureau. Une économie reposant sur des entreprises locales de taille modeste se traduirait par une diminution du travail de bureau.

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Centre d’affaires de Cuatro Torres, Madrid. Xauxa Hakan Svensson, Wikimedia Commons.

Dans les années 1900, toutes les techniques de gestion et les outils de bureau utilisés pendant les 70 années qui suivirent avaient déjà été inventés. L’arrivée du calculateur numérique, en passe de devenir omniprésent dans les bureaux lorsqu’il a rédigé son ouvrage, n’a nullement impressionné James Beniger :

« Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les origines de la société de l’information ne remontent pas à la Seconde Guerre mondiale ni à l’essor commercial de la télévision ou des ordinateurs. La transformation fondamentale de la société de l’industrie à la société de l’information était en grande partie achevée dès la fin des années 1930. »

« Contrairement à l’opinion couramment répandue, les microprocesseurs et la technologie informatique ne représentent pas une nouvelle puissance récemment imposée à une société non préparée, mais simplement la plus récente évolution en cours dans la révolution du contrôle. »

« L’exploitation de l’énergie, les vitesses de traitement et les technologies de gestion ont poursuivi leur évolution conjointe dans une spirale positive, les progrès réalisés dans l’un de ces derniers entraînant ou favorisant des améliorations dans les deux autres. En outre, les processus et les flux d’information doivent eux-mêmes être contrôlés, si bien que les technologies de l’information doivent continuer à évoluer vers des niveaux de contrôle de plus en plus élevés, ce qui est indéniablement un rebondissement ironique au sein de la révolution du contrôle. » 1

Notre économie dite de l’information sert principalement à gérer un système de production et de consommation toujours plus rapide, plus vaste et plus complexe, dont nous n’avons externalisé que le secteur manufacturier. Par conséquent, sans l’économie de l’information, autrement dit sans le travail de bureau, le système industriel s’effondrerait. Sans le système industriel, la société de l’information et donc le travail de bureau seraient inutiles. Le travail de bureau pourrait redevenir ce qu’il était avant les années 1850, lorsque la plus grande banque des États-Unis était dirigée par trois employés munis d’une plume d’oie. 1

L’image d’une société de l’information respectueuse de l’environnement, par opposition à l’image négative de la société industrielle, est fondée sur l’obsession de diviser la consommation d’énergie en diverses catégories statistiques, en manipulant les chiffres grâce à des outils de calcul électroniques. Autrement dit, il s’agit d’un produit du travail de bureau, conçu pour dissimuler sa véritable nature.

Kris De Decker

Cet article a été rédigé pour The Demand Centre, l’un des six centres de recherche universitaires financés par les Conseils de recherche du Royaume-Uni afin d’aborder la « réduction de la consommation d’énergie finale » (EUED). Cet article est une version abrégée de l’article original, disponible sur le site web de Demand. The Demand Centre se focalise sur l’utilisation de l’énergie consacrée aux pratiques sociales à la maison, au travail et lors des déplacements. Il étudie la façon dont la demande énergétique est conditionnée par les infrastructures matérielles et les arrangements institutionnels, ainsi que la manière dont ces systèmes reproduisent les interprétations des modes de vie normaux et acceptables.


  1. The Control Revolution : Technological and Economic Origins of the Information Society, James Beniger, 1986. 

  2. The Growth of Information Workers in the US Economy, Edward N. Wolff, dans « Communications of the ACM », octobre 2005/Vol. 48, No. 10, 2005. 

  3. Theories of the Information Society (3e éd), PDF, Frank Webster, 2006. 

  4. Sustainability and the Information Society [PDF], Christian Fuchs, conférence internationale de l’IFIP sur le choix humain et les ordinateurs (HCC), 2006. 

  5. Enquête de 2012 sur la consommation d’énergie des bâtiments commerciaux (CBECS), U.S. Energy Information Administration. 

  6. A review on Buildings Energy Consumption Information [PDF], Luis Pérez-Lombard, José Ortiz, et Christine Pout. Paru dans « Energy and Buildings » n° 40 (2008), p. 394-398. 

  7. Power Density : A Key to Understanding Energy Sources and Uses (MIT Press), Vaclav Smil, 2015. 

  8. Immeubles de bureaux, CBECS, 2010. 

  9. BSD-152 : Building Energy Performance Metrics. Building Science Corporation, 2010. 

  10. U.S. Energy Use Intensity by Property Type, Technical Reference [PDF]. Energy Star, 2016. 

  11. US Nuclear Power Plants, Nuclear Energy Institute. 

  12. A Look at the US Commercial Building Stock: Results from EIA’s 2012 Commercial Buildings Energy Consumption Survey (CBECS). Agence américaine pour l’information sur l’énergie (EIA), 2015. 

  13. Downtown New York: The Architecture of Business/The Business of Buildings. Exposition virtuelle. The Skyscraper Museum. 

  14. Losing Our Cool: Uncomfortable Truths About Our Air-Conditioned World (and Finding New Ways to Get Through the Summer), Stan Cox, 2010. 

  15. The European Office: Office Design and National Context, Juriaan van Meel, 2000. 

  16. Work and the City (Edge Futures), Frank Duffy, 2008. 

  17. White Collar: The American Middle Classes. C. Wright Mills, 1951. 

  18. Office Buildings Go Up on Mere Speculation, Alessio Pirolo, The Wall Street Journal, 7 octobre 2014. 

  19. Standards, Design and Energy Demand: The Case of Commercial Offices. James Faulconbridge & Noel Cass, 2016. Document rédigé pour la conférence du DEMAND Centre, Lancaster, 13-15 avril 2016. 

  20. Documents en cours de rédaction, Noel Cass, The Demand Centre, Lancaster University, Royaume-Uni. 

  21. Study: The Traditional Office Will Soon be Extinct. PC World, Tony Bradley, 17 juin 2014. 

  22. The Practice of Working from Home and the Place of Energy [PDF], Sam Hampton. Document rédigé pour la conférence du DEMAND Centre, Lancaster, 13-15 avril 2016. 

  23. Characteristics of Home Workers, 2014 [PDF]. Office des statistiques nationales (ONS), juin 2014. 

  24. Four million people are now homeworkers but more want to join them. TUC, 5 juin 2015. 

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