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Le dragage de l’eau aux Pays-Bas sans énergie fossile, c’est possible ?

Pendant des siècles, le dragage des Pays-Bas s’est principalement fait à la main, complémenté par l’énergie animale, éolienne et marémotrice. Pourrait-on refaire de même ?

Traduit par: Maxime Pinsard

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Maquette de 1699 d’un bateau à fond plat, équippé de voiles. Image: Maritiem Digitaal

L’industrie du dragage est le pilier de l’économie néerlandaise depuis des siècles. Si les canaux, les ports et les rivières n’étaient pas entretenus pendant quelques années, tout le pays serait alors littéralement bloqué.

De nos jours le dragage se fait avec des navires à moteur thermique, qui brûlent jusqu’à 3 000 litres de carburant par heure. Cependant, les voies de navigation néerlandaises étaient autrefois draguées principalement à la main, à l’aide d’outils simples mais ingénieux.

Le dragage manuel était pénible, surtout lorsque les cours d’eau devenaient plus profonds. Il a donc été graduellement complémenté par l’énergie animale, l’énergie éolienne et l’énergie marémotrice. Cependant, dans certaines régions des Pays-Bas, les gens ont opté pour une stratégie différente, en concevant un nouveau type de cargo qui pourrait naviguer sur les cours d’eau peu profonds.

35 millions de m3 de boue

L’envasement est un grave problème aux Pays-Bas, qui se situe dans la zone du delta de plusieurs rivières fournissant de grandes quantités de limon et de particules d’argile. Par ailleurs, les voies de navigation sont essentielles pour maintenir les transports et le commerce : le pays abrite le plus grand port d’Europe, Rotterdam.

Chaque année, quelque 30 à 35 millions de m3 de boue sont dragués pour l’entretien des voies de navigation néerlandaises. Environ 75% proviennent des eaux salées. Rien que dans le port de Rotterdam, 20 millions de m3 de boue sont collectés chaque année.

La demande de dragage continue d’augmenter. Les bateaux de navigation intérieure et les vaisseaux en mer continuent de grossir, nécessitant des voies de navigation toujours plus larges et profondes. Une politique de «transfert modal», dans laquelle le transport de marchandises passe de la route aux voies d’eau pour le rendre plus durable et réduire la congestion conduit également à des navires de plus en plus grands, et donc à davantage de dragage.

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Dragage à la main à Delft, Pays-Bas. Image: Maritiem Digitaal.

Bien que la majeure partie de la boue soit déversée dans la mer, chaque année, 3,5 à 5 millions de m3 de sédiments contaminés doivent être mis en décharge. Ensuite vient la dépendance aux énergies fossiles. Une drague aspiratrice (“suceuse”) typique a une puissance de pompe de 2500 kW et élimine 100 m3 de sédiments par minute. Les plus grandes dragues ont des moteurs de 30 000 kW et 6000 kW de puissance de pompe. À pleine puissance, ces embarcations consomment 3000 litres de pétrole par heure.

Dragage d'un pays à la main

L’envasement est un problème très ancien aux Pays-Bas : comment on faisait avant l’arrivée des engins de dragage et des bateaux à combustibles fossiles?

Pendant des siècles, le dragage des Pays-Bas se faisait principalement à la main. Les dragues tenaient sur un petit bateau et grattaient la boue du fond avec leur “sac de dragage” (“baggerbeugel”). Dans une configuration alternative, la drague tenait sur une planche de bois soutenue par la rive du fleuve d’un côté, et par un flotteur de l’autre côté.

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Un sac de dragage. Image: Maritiem Digitaal

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Dragage à la main, debout sur un bateau. Image.

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Le sac de dragage, un outil également utilisé pour la coupe de tourbe, consistait en un long bâton (jusqu’à 6 mètres de long) avec un grattoir annulaire en métal auquel était accroché un filet. Il y avait différents types de filets et de sacs, selon la composition des sédiments. En travaillant avec le sac de dragage, le manche était appuyé contre l’épaule, de sorte que le filet pouvait être traîné sur le fond avec deux mains.

Pour les grands travaux de dragage, des milliers de travailleurs équipés de sacs de dragage étaient déployés.

La boue était évacuée sur les berges ou déposée sur une barge plate. Pour les grands travaux de dragage, comme la construction du canal de Hollande du Nord en 1822-1825, des milliers de travailleurs munis de sacs de dragage ont été déployés. Jusqu’en 1960 environ, les gestionnaires des chantiers de dragage employaient des hommes munis de sacs de dragage pour l’entretien des fossés peu profonds et des canaux. L’outil est toujours en vente.

Les moulins de dragage

Le dragage manuel étant un travail long et pénible, une technologie pouvant faciliter et accélérer la tâche a été conçue. En outre, les bateaux étaient devenus de plus en plus gros. Dans le dernier quart du XVIe siècle le «moulin de dragage» a été introduit, qui pouvait fonctionner jusqu’à une profondeur de deux mètres. La force humaine était toujours utilisée mais ne faisait plus qu’alimenter une machine.

Sur un moulin de dragage, un groupe de personnes travaillait sur de grands tapis roulants ou cabestans qui conduisaient une roue à aubes, qui ramassait la boue par le bas et la versait sur une barge amarrée. Le moulin de dragage était généralement composé de deux barges plates avec la roue qui tournait entre les deux. Souvent, des prisonniers faisaient marcher ces machines.

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Des prisonniers manœuvrant un moulin de dragage. Image: Beeldarchief Rijkswaterstaat.

Cependant, un siècle plus tard, la profondeur d’un navire marchand standard était passée de 3,5 à 5 mètres - devenant trop profond pour le moulin de dragage à propulsion humaine. Le premier moulin de dragage à chevaux fut construit en 1622. Trois à six chevaux conduisaient un pivot qui mettait en mouvement une chaîne à godets. Les chevaux devaient être changés toutes les heures à cause de la pénibilité de l’œuvre.

En 1829, des moulins de dragage à chevaux pouvaient être utilisés pour draguer jusqu’à une profondeur de 5 à 7 mètres. En travaillant à une profondeur de 3,2 mètres, avec trois à six chevaux, environ 20 m3 de boue par heure pouvaient être collectés. En comparaison, la drague aspiratrice moderne standard - qui enlève 100 m3 de boue par minute - est aussi puissante que des moulins de dragage de 300 chevaux.

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Sacs de dragage mécaniques sur flotteur. Image.

Les techniques de dragage originelles ont également été améliorées. Les sacs de dragage mécaniques sont apparus au XVIe siècle, lorsqu’on a eu l’idée de tirer le sac de dragage avec une corde sur un treuil. Des sacs de dragage mécaniques pouvaient être montés sur des bateaux, mais plusieurs sacs de dragage et treuils pouvaient également fonctionner côte-à-côte sur un flotteur.

Au cours de la première moitié du XIXe siècle, la barge à soupapes a été inventée. Le fond de ce petit bateau pouvait être ouvert sans le faire couler. Il fallait ainsi moins de temps pour enlever la boue. La technique est encore utilisée dans certains dragages modernes.

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Barge à soupapes avec sac de dragage. Image: Maritiem Digitaal.

Les grattoirs

Les Néerlandais ont également tiré avantage des sources d’énergie renouvelables pour alléger les travaux, en particulier l’énergie éolienne et marémotrice. Les “grattoirs” (“krabbelaar”), un racloir pouvant draguer les ravines si le courant était assez fort, furent utilisés à partir du XVe siècle.

Avec un fort courant, le dragage devient plus facile, car la boue a juste besoin d’être détachée. La marée assure le rejet de la matière dans la mer.

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Un grattoir à propulsion humaine. Source: Maritiem Digitaal.

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Un grattoir à propulsion humaine. Source inconnue.

Les grattoirs simples étaient des sortes de gros râteaux qui étaient traînés le long du lit du cours d’eau. Ils étaient tirés par des chevaux ou des personnes - certains étaient tirés par un bateau à rames.

Dragues à énergie éolienne

Dans les ports ayant de forts vents et marées, les grattoirs étaient munis de voiles. Ces voiliers triangulaires avaient une large poupe et un fond plat. Ils étaient attachés au fond de l’eau par une herse hérissée de dents en fer. À marée intermédiaire, le grattoir était placé juste devant les portes d’écluse d’un bassin à récurage, qui était rempli à marée haute.

À marée basse, on ouvrait les vannes du bassin et le grattoir était violemment propulsé à travers le port, pendant que les dents de fer grattaient le fond. Le navire gagnait en vitesse grâce à sa large poupe et, si le vent était bon, à ses voiles. Des chevaux pouvaient également être utilisés, tirant le navire en l’absence de vents favorables.

À marée basse, on ouvrait les vannes du bassin et le grattoir était violemment propulsé à travers le port, pendant que les dents de fer grattaient le fond.

Des grattoirs éoliens ont été utilisés au moins depuis 1435 dans la partie sud-est des Pays-Bas. Le fond plat du grattoir s’articulait et pouvait rentrer dans l’eau à l’aide de câbles pour améliorer le tirage. Deux portes battantes, qui pouvaient faire un angle aigu d’environ 45 degrés avec le navire, augmentaient la portée de la barge.

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Néanmoins, de la main d’œuvre humaine était encore nécessaire. Cinq à six hommes maintenaient le monstre dans la bonne voie, tandis que deux à trois hommes tenaient la herse à la profondeur souhaitée grâce à des poulies et des palans.

Alternatives au dragage

Le dragage n’était pas la seule réponse à l’envasement des cours d’eau. Jusqu’au XIXe siècle, la hauteur des berges et des digues était également augmentée, afin de permettre au niveau de l’eau de monter. C’était particulièrement vrai pour les grandes rivières.

Dans un rapport de 1825, le dragage était considéré impossible dans les grandes rivières, car elles étaient trop profondes et trop larges pour la technologie de l’époque. Ce n’est qu’avec l’arrivée de la machine à vapeur que le dragage fut étendu aux principaux fleuves.

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Un Skûtsje frison. Image: Skûtsje Langwar

La province de la Frise, dans le nord du pays, révèle une toute autre alternative au dragage. Les Frisons n’ont jamais utilisé de moulin de dragage, de dragage à chevaux ou d’autres outils autres que les sacs de dragage. Ils ont continué le dragage à la main jusqu’à l’arrivée de la machine à vapeur.

Ils ont cependant innové d’une manière différente en construisant, de 1889 à 1933, 1200 grands cargos à tirant d’eau très limité - les «skûtsje». De toute évidence, les bateaux avec un tirant d’eau plus petit draguent moins. Cette stratégie rappelle la brouette chinoise médiévale, qui permettait aux transports de continuer à fonctionner à un moment où l’infrastructure routière était en ruine.

Quelle est la quantité de main d’œuvre requise ?

Dans un avenir plus durable, pourrons-nous assurer le dragage des Pays-Bas sans combustibles fossiles? La durabilité concerne toujours les automobiles et les appareils connectés, mais qu’en est-il des grandes infrastructures et des travaux de maintenance? Alimenter les dragueurs d’aujourd’hui avec de l’énergie solaire ou des éolienne semble irréaliste : ces navires nécessiteraient d’énormes batteries électrochimiques, ce qui n’est ni faisable ni durable.

Par conséquent, dans le cadre de la Centrale Electrique Humaine, nous avons étudié le nombre de personnes requises si nous devions retourner au dragage à la main aux Pays-Bas. Pour répondre à cette question, on a organisé un atelier durant lequel on a dragué une parcelle de voie d’eau frisonne à la main, et mesuré combien de temps il fallait pour retirer 1 m3 de boue. Les résultats sont discutés dans la vidéo ci-dessous.

Pour les sous-titres en anglais, cliquer sur la barre d’outils en bas à droite:

Sources:

Interviews and documentation Nationaal Baggermuseum, Sliedrecht, Rotterdam.

Canon van de geschiedenis van Smallingerland, Smelne’s Erfskip 2010; Drachtstervaart, Smelne’s Erfskip 2015, ISBN 978-94-90543-08-02.

Geschiedenis van de Techniek in Nederland. De wording van een moderne samenleving (1800-1890). H.W. Lintsen, 1992.

Rosmolens en krabbelaars: baggeren in pre-industriële tijd

Maritiem Digitaal.

Groot onderhoudsplan Baggeren 2015 tot 2020. Hoogheemraadschap de Stichtse Rijnlanden.

Uitvoeringsplan 2010 Meerjarenbaggerprogramma Waterschap Rivierenland

Scheepsmodel Krabbelaar, Katie Heyning, Zeeuwse Ankers, juli 2015.

Evaluatie van het Friese Merenproject, 2000-2010, Provincie Fryslân.

Baggeruitvoeringsplan 2007-2015. Wetterskip Fryslân

Baggerproblematiek in Nederland, Compendium voor de leefomgeving.

Meerjarenbaggerplan 2012-2018, Waterschap Hollandse Delta.

Baggerschepen: van baggermolen tot sleephopperzuiger Maritiem Nederland.

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